Sika aura une relation détendue avec Saint-Gobain

Yves Hulmann

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Paul Hälg, le président du conseil d’administration de Sika, revient sur l’accord avec Saint-Gobain et la famille des héritiers. Entretien.

Il y avait presque comme un petit air de fête vendredi au siège de Sika situé en bordure de Zurich. Paul Hälg, le président du conseil d’administration, et Paul Schuler, le directeur général, ont présenté devant les médias un «accord global» qui met fin à un conflit qui persistait depuis plus de trois ans. Celui-ci opposait, d’un côté, le conseil d’administration et la direction de Sika, et, de l’autre, Saint-Gobain et Schenker-Winkler Holding (SWH), la structure représentant les intérêts de la famille Burkard, héritière des fondateurs du groupe de spécialités chimiques zougois. Avec quelque 17% du capital de Sika, SWH contrôlait plus de 53% des droits de vote de l’entreprise. Fin 2014, l’annonce de la cession du paquet d’actions Sika détenu par SWH à Saint-Gobain s’est transformé en un long conflit qui s’est toujours plus déplacé sur le terrain juridique.

Avec l’accord global dévoilé vendredi, Saint-Gobain, qui acquiert SWH, cède un paquet de 6,97% d’actions Sika d’une valeur de 2,08 milliards de francs au groupe de spécialités chimiques zougois. Pour le reste, le géant français des matériaux de construction conservera une participation de 10,75% dans Sika pour une durée d’au moins deux ans. Lors d’une assemblée générale extraordinaire prévue le 11 juin, il sera proposé d’introduire une classe unique d’actions, l’annulation de la clause de sortie (opting-out) et l’élimination des restrictions de transfert qui limitait notamment l’exercice des droits de vote de SWH. En outre, Sika proposera d’annuler les 6,97% d’actions acquises auprès de SWH. Cette dernière opération aura pour effet d’augmenter le bénéfice par action, n’a pas manqué de souligner Paul Hälg vendredi. A l’issue de la présentation, le président d’administration de Sika commente les perspectives pour le groupe à l’issue de l’annonce de l’accord.

Avec l’accord global conclu entre Sika, la famille Burkard et Saint-Gobain dévoilé vendredi, le conflit, qui opposait depuis plus de trois ans votre groupe aux héritiers des fondateurs et à la multinationale française, se termine en «happy end». Qu’est-ce qui a, selon vous, permis de débloquer la situation? 

D’une part, l’évolution favorable du cours de l’action de Sika, qui a presque doublé entre début 2017 et janvier 2018, a évidemment facilité la négociation d’une solution étant donné qu’en nous revendant une partie de sa participation, la famille Burkard réalise une plus-value. Tout comme c’est le cas aussi pour Saint-Gobain en tant qu’actionnaire de notre groupe. D’autre part, sur le plan juridique, le temps a aussi joué en notre faveur. Comme il y avait une incertitude à propos du moment où tomberait la décision de la Cour suprême du canton de Zoug concernant l’exercice des droits de vote de SWH – et qu’un éventuel recours contre cette décision devant le Tribunal fédéral aurait pu se prolonger au-delà de 2018 -, l’affaire aurait pu perdurer au-delà de l’échéance du contrat liant SWH et Saint-Gobain.

«Saint-Gobain sera actionnaire de Sika
comme n’importe quel autre investisseur financier.»
La lenteur de la justice a donc servi les intérêts de Sika?

D’une certaine manière, oui. Même si ce n’était pas intentionnel de la part des autorités judiciaires, l’incertitude concernant l’issue de tels jugements a certainement aussi joué un rôle dans la décision de la famille Burkard et de Saint-Gobain de trouver une solution constructive pour toutes les parties.

Saint-Gobain conserve 10,75% du capital de Sika pour une durée d’au moins deux ans. Quelle sera la relation entre Saint-Gobain et Sika à l’avenir?

La collaboration entre les deux entreprises continuera à deux niveaux. D’une part, sur le plan opérationnel, car Saint-Gobain restera un client important de Sika. D’autre part, le groupe français sera aussi notre premier actionnaire. Dans l’ensemble, Sika aura une relation détendue avec Saint-Gobain. Saint-Gobain sera actionnaire de Sika comme n’importe quel autre investisseur financier, mais avec d’importantes restrictions concernant une augmentation ou la vente de ses actions durant au moins six ans.

Pourquoi n’y aura-t-il pas de représentant de Saint-Gobain au sein du conseil d’administration de Sika?

Saint-Gobain ne siègera pas dans le futur conseil d’administration de Sika en raison du rapport de concurrence existant entre les deux entreprises. Saint-Gobain est expressément d’accord avec cela.

La fin de la période de blocage de deux ans convenue entre les deux parties ne risque-t-elle pas de créer à nouveau une phase d’incertitude pour Sika – par exemple, si le paquet d’actions de 10,75% était revendu à un fonds activiste?

Non, je ne le crois pas. Si Saint-Gobain veut vendre son paquet d’actions, le groupe devra d’abord proposer les actions mises en vente à Sika. Dans une telle situation, nous pourrions d’abord nous-même racheter le paquet pour le proposer ensuite à d’autres investisseurs. Ou alors, procéder à une seconde réduction du capital – tout comme ce sera le cas pour les 6,97% d’actions acquises rachetées à SWH. Beaucoup de possibilités sont envisageables.

Parmi les différentes conditions de l’accord, Saint-Gobain s’engage à ne pas soumettre de nouvelle offre sur Sika durant six ans. Etait-ce nécessaire de le préciser?

Nous voulions être clairs sur ce point important.

«Désormais, Sika sera pleinement exposé au marché.»
Avec cet l’accord, on assiste à un renforcement du principe «une action, une voix» parmi les sociétés suisses cotées en bourse. C’est une victoire dans le cas Sika. Toutefois, cela signifie aussi que les sociétés qui appliquent ce principe sont également exposées à d’éventuelles offres hostiles – que ce soit de la part de fonds ou d’entreprises. Quelle est votre analyse à ce sujet? 

Bien sûr, il y a eu des entreprises d’origine familiale en Suisse qui ont utilisé la clause d’opting-out comme une forme de protection contre d’éventuelles offres hostiles. Désormais, Sika sera pleinement exposé au marché. Cependant, la forte valorisation de notre société ainsi que l’obligation de soumettre une offre d’achat publique est aussi une protection contre d’éventuelles offres hostiles. En outre, le marché sait maintenant comment Sika réagit à des offres hostiles.

Maintenant que ce conflit actionnarial est résolu, que va faire Sika de la marge de manœuvre retrouvée par la société sur le plan opérationnel? 

Je pense que l’on pourra à nouveau plus facilement entrer en négociation avec des sociétés de taille moyenne pour leur soumettre des offres de rachat. Ces dernières années, certaines entreprises se montraient intéressées à collaborer avec nous mais hésitaient en raison de l’incertitude liée à l’offre de Saint-Gobain – un vendeur, surtout une PME, a toujours envie de savoir qui sera son futur acheteur.
Lors de rachats, nous accordons de l’importance au profil des entreprises correspondant à nos exigences à la fois sur le plan technique mais aussi du point de vue de la culture d’entreprise. Typiquement, nous entrons en contact avec des entreprises dans un contexte de succession.

Comment jugez-vous la situation actuelle de l’économie mondiale en rapport avec vos secteurs d’activités?

Je pense justement que Sika a l’avantage de ne pas être trop dépendant de l’évolution des cycles conjoncturels. D’une part, compte tenu de la très large répartition géographique de nos activités. D’autre part, en raison de la diversité de nos segments marchés. Si une récession survient, cela affectera la partie industrielle de nos activités. En revanche, il se peut que certains pays mettent alors en place des plans de relance, ce qui serait positif pour certaines de nos activités liées à la construction d’infrastructures comme des tunnels par exemple.

Sur un plan personnel, qu’allez-vous faire du temps que vous n’aurez plus à consacrer au dossier qui opposait Sika à SWH et Saint-Gobain?

Me reposer d’abord. Ensuite, je vais en profiter pour visiter plus souvent les multiples sites de production que Sika possède à travers le monde.