L’été est fini

Salima Barragan

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Le mantra de Karen Ward, Chief Market Strategist de JP Morgan Asset Management: «Soyez préparés».

 

L’été a été exceptionnellement chaud. Mais à mesure que les feuilles tombent, l'hiver approche à grands pas. L’expansion américaine, qui approche de son dixième anniversaire, est la deuxième plus longue jamais enregistrée. Pour Karen Ward, Chief Market Strategist de JP Morgan Asset Management, l’été ne durera pas éternellement. Elle estime que le temps est venu de positionner les portefeuilles de manière plus défensive. Entretien.

Quels indicateurs laissent penser que l’expansion économique n’atteindra pas son onzième anniversaire?

Le chômage américain, qui est au plus bas depuis 50 ans, nous avertit que la croissance future sera plus difficile. Même si elle ne va pas terminer demain, que le chômage pourrait baisser légèrement et l’économie gagner encore un peu en productivité, elle ne durera pas des années! C'est l'automne, et nous nous dirigeons vers une période perturbée.

Le cycle économique étant plus mature dans les pays anglo-saxons, quel été indien peut-on escompter sur les divers marchés développés?

Idéalement, nous aurons un été indien aux Etats-Unis. Ils vont être confrontés à la falaise fiscale alors que les taux d’intérêt s’élèvent. Il est inutile de se demander quand la récession surviendra. Je préfère déterminer d’où viendra le problème, traquer les indicateurs et regarder comment les taux d’intérêt vont impacter les divers agents économiques.

Les économistes ne peuvent plus maintenir
de fortes convictions sur les résultats des élections.

La reprise européenne, en milieu de cycle, a encore du chemin à faire. Mais la confiance n’est pas revenue alors qu’aux Etats-Unis elle est très haute. L’appétit au risque n’est donc pas encore de retour. Le chômage est toujours problématique mais il y a encore du potentiel de croissance. Nous avons des politiques agitées et une montée du populisme, mais les fondamentaux d’une reprise économique restent bons. La question est de savoir si la Fed nous laissera assez de temps.

D’où provient cette montée du populisme?

Elle provient de la peur des changements globaux induits par la technologie, la migration et la globalisation ainsi que de la vitesse de ces bouleversements. Cela nous amène à des surprises électorales. Les économistes ne peuvent donc plus maintenir de fortes convictions sur les résultats des élections. Mais sur le long terme, l’économie prendra le dessus sur la politique.

Vous préconisez un positionnement neutre en non une sous-pondération des actions. Pensez-vous que le rallye va encore se poursuivre?

Le marché́ des actions a tendance à̀ performer en fin de cycle mais les investisseurs n’ont pas tous le même appétit au risque. Or, les prévisions concernant la croissance future des bénéfices sont beaucoup plus modestes qu’elles ne l’étaient avant la bulle technologique. Par exemple, en mars 2000, les valorisations du secteur de la technologie avaient atteint des sommets avec des P/E de 55x contre 25x pour le S&P 500. Si certaines entreprises du secteur ont actuellement des valorisations très élevées, leur ratio n’est que de 19x et celui du S&P 500 évolue dans sa moyenne des 25 dernières années. Stratégiquement, être surpondéré sur les actions n’est plus adéquat et il faut effectuer des ajustements graduels. Ils permettront de prendre des profits et de rendre les portefeuilles plus résilients.

Les cycles économiques s’effondrent souvent à cause des politiques monétaires. Attendez-vous la Fed au tournant?

Pas encore. La Fed peut se permettre de monter ses taux encore 3 ou 4 fois avant que le niveau devienne alarmant. Elle va arriver à un point où elle devra ralentir l’économie, mais comme l’inflation bouge graduellement, elle continuera de monter ses taux de façon très lisse et les marchés pourront digérer ces hausses. Si ce sont les taux réels qui augmentent, nous avons affaire à de la croissance ce qui est bénéfique pour les actions. En revanche, si nous avons trop d’inflation, cela est négatif autant pour les actions que pour les obligations. Mais actuellement, les taux augmentent pour de bonnes raisons.

Pour quelles raisons faut-il s’attendre à une récession à l’ancienne, avec une correction inférieure à 50%?

L’effort règlementaire pour réduire le risque d’une nouvelle crise financière a été conséquent. Le système financier est mieux capitalisé et plus transparent, ce qui devrait réduire le risque de contagion. Le scenario le plus probable est celui d’une récession traditionnelle dans laquelle les bénéfices des entreprises finissent par être comprimés par la hausse des coûts d’intérêts et de la main d’œuvre. Actuellement, les investisseurs en actions sont très optimistes sur le futur comme lors du boom technologique, alors les prix devraient s’ajuster pour reconsidérer les grandes lignes. Une correction de 20 à 25 pourcents paraîtrait plus normale.

Le différentiel de taux
reste favorable pour le dollar.
Avec le QE européen touchant bientôt à sa fin, quels seront les défis à venir de l’euro et de la zone euro?

Nous devons nous attendre à davantage de volatilité. Les achats d’actifs de la Banque Centrale Européenne ont été nécessaires mais sur le long terme, ce n’est pas une stratégie saine pour l’économie. Le capitalisme doit récompenser les bons comportements et avec ces distorsions monétaires, il est difficile de distinguer les gagnants des perdants.

A long terme, tout pointe vers le déclin du billet vert contre l’euro car le compte courant américain est largement négatif. Mais pour ces prochains mois, le différentiel de taux reste favorable pour le dollar qui ne baissera pas jusqu’à ce que la convergence des politiques monétaires supporte l’euro.

Pensez-vous que le marché obligataire a été le grand perdant du QE?

Oui, c’est le marché qui a été le plus distordu par le QE. Aux Etats-Unis, le segment investment grade a été détérioré et les rendements sont très bas. Sur les obligations, je dirais qu’il faut savoir ce que l’on fait et où l’on veut aller. Mais la seule option reste tout de même le marché obligataire américain.

Êtes-vous favorable sur les marchés émergents?

Je suis une long terme bull sur les marchés émergents! Suite à la suréaction des investisseurs, il y a eu des opportunités. L’Asie se transforme mais il faut accepter la volatilité. C’est un pari à long terme.